Réparer les vivants

Maylis DE KERANGAL

// [...] on va se bâfer, yes, on va être des kings ! - l'anglais incrusté dans leur français, constamment, pour tout et pour rien, l'anglais comme s'ils vivaient dans une chanson pop ou dans une série américaine, comme s'ils étaient des héros, des étrangers, l'anglais qui allège les mots énormes, "vie" et "amour" devenant life et love, aériens [...].

// Foulées calmes à vitesse constante, Révol gagne son bureau sans dévier de sa trajectoire pour répondre à ce signe que déjà on lui adresse, à ces papiers que déjà on lui présente, à cet interne qui déjà se cale sur son pas et le sollicite; sort sa clé devant une porte banale, entre, et procède aux gestes qui l'installent au travail : accroche de son vêtement sur la patère clouée dans le dos de la porte - un trench-coat mastic -, enfile sa blouse, allume la cafetière, l'ordinateur, tapote machinalement la paperasse qui nappe son bureau, revisite le classement par tas, s'assied, se connecte à Internet, trie les messages dans sa boîte, rédige une ou deux réponses - ni bonjour ni rien, les mots vidés de leurs voyelles et aucune ponctuation - puis se relève, et prend une grande inspiration. Il est en forme, il se sent bien.

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Les trois crimes de Noël

Christian JACQ

// La main, vive et précise, courrait sur le papier. Higgins ne se fiait jamais à sa mémoire. Il préférait les détails écrits, les listes, les croquis.

// L'oignon de l'ex-inspecteur-chef marquait six heures du matin.

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Le couple d'à côté

Shari LAPENA

// - La prochaine fois, on fait ça chez nous.
Et elle compléta in petto : "Venez donc dans notre maison, où vit notre petite fille, et j'espère qu'elle braillera toute la soirée et vous gâchera le dîner. Je veillerai à vous inviter quand elle fera ses dents."

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Ça (Tome 1)

Stephen KING

// Sa peur s'était évanouie, aussi rapidement qu'un cauchemar lorsqu'on se réveille et qu'on regarde autour de soi pour s'assurer que rien de cela n'était vrai. Un pied par terre, on en a oublié la moitié; sous la douche, les trois quarts. Et au petit déjeuner, il n'en reste plus rien. Plus rien, jusqu'à la prochaine fois, où, sous l'emprise d'un nouveau cauchemar, toutes les frayeurs remonteront.

// Les gens de bonne compagnie sont une rareté, mais dans un boui-boui comme celui-ci, où le niveau des conversations est en dessous de celui de la mer, ce sont de vrais merles blancs.

// Richie lui-même gardait le silence, perdu dans ses propres pensées - événement aussi fréquent qu'une éclipse de lune.

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La Télévision

Jean-Philippe TOUSSAINT

// J'ai arrêté de regarder la télévision. J'ai arrêté d'un coup, définitivement, plus une émission, pas même le sport. J'ai arrêté il y a un peu plus de six mois, fin Juillet, juste après la fin du Tour de France. J'ai regardé comme tout le monde la retransmission de la dernière étape du Tour de France dans mon appartement de Berlin [...]. Je revois très bien le geste que j'ai accompli alors, un geste très simple, très souple, mille fois répété, mon bras qui s'allonge et qui appuie sur le bouton, l'image qui implose et disparaît de l'écran. C'était fini, je n'ai plus jamais regardé la télévision.

// [...] j'étais revenu vers Delon, qui m'attendait à côté de son chariot, et j'avais dit - je ne sais pas si toutes les paroles que j'ai prononcées à Berlin lors de ce séjour doivent être rapportées aussi fidèlement - porte vingt-huit. Tu es sûr ? avait dit Delon. J'avais un petit doute, du coup. Porte vingt-huit, oui (j'étais retourné vérifier).

// Parfois, [quand] je nageais [...], il m'arrivait d'entendre la porte du vestiaire s'ouvrir à côté de moi, et, levant machinalement les yeux sur le nouvel arrivant, comme on relève la tête de son livre dans une bibliothèque pour regarder la jeune femme qui vient d'entrer et la suivre un instant des yeux d'un regard rêveur en en tombant brièvement amoureux (avant de replonger la tête dans son livre et de reprendre sa lecture en soupirant), je reconnaissais avec une ombre de désagrément ce qu'il faut bien appeler un crawleur.

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Tu comprendras quand tu seras plus grande

Virginie GRIMALDI

// Isabelle mérite la deuxième partie de son prénom. Elle a de longs cils noirs plantés sur des yeux verts et un sourire que même les caries ne doivent pas oser attaquer. Manifestement, les fées qui se sont penchées sur son berceau venaient d'avoir une augmentation.

// Je vais mourir. Ma gorge est un immense brasier, je suis en train de me consumer de l'intérieur. Je pense que les petits bonhommes de Il était une fois la vie se sont donné rendez-vous dans mon larynx pour y faire un feu de camp, pendant que d'autres jouent aux fléchettes avec mes bronches.

// Les salles d'attente des urgences ne s'encombrent pas de lectures intéressantes. À quoi bon ? Les gens y sont tellement inquiets qu'ils peuvent lire le règlement en boucle ou compter les carreaux, pourvu que leurs pensées soient concentrées sur autre chose que leurs symptômes.

// Je n'aime rien tant que les jours où je n'ai pas besoin de mettre de réveil. Laisser mon cerveau émerger quand il l'entend, prendre le temps de m'étirer, parfois me rendormir ou rester à ne rien faire.

// Corinne reprend la lettre de sa mère et la caresse. L'encre posée sur le papier a ce pouvoir de relier le passé et le présent, celui qui écrit et celui qui lit.

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Les sept morts d'Evelyn Hardcastle

Stuart TURTON

// Je prierais volontiers, mais je ne me rappelle pas les paroles.

// Une horloge prend son courage à deux mains et produit son tic-tac.

// "Mlle Evelyn est là-dedans", dit la servante. Le ton de sa voix donne une idée à la fois de la pièce et d'Evelyn Hardcastle, qu'elle ne semble porter ni l'une ni l'autre particulièrement dans son coeur.

// La porte est ouverte et un groupe d'hommes est en train de partir en promenade, emportant leurs rires avec eux.

// Un silence étrange m'accueille, le vacarme d'une personne qui tente de ne pas faire de bruit.

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À la recherche du temps perdu sur Internet

Christine BERROU

// [...] Qu'attendre d'une oeuvre littéraire dont aucun réalisateur n'a jamais voulu faire un film ? Les Américains flairent la rentabilité, si Proust et Hollywood ne s'étaient jamais rencontrés ailleurs que dans la phrase que je suis en train d'écrire, alors c'est qu'il y avait une raison.

// On a tort d'employer le verbe "partager" quand on poste un morceau de notre vie sur Internet. Partager, c'est noble : c'est morceler ce que l'on a pour en donner un bout à quelqu'un qui n'en a pas. On partage un gâteau, de l'argent, un lit. Mais on ne peut pas partager un moment. On le vit et on le montre, mais celui qui le voit ne le vivra pas. Les gens qui, sur les réseaux sociaux, nous voient sur une plage antillaise ne peuvent pas nous rejoindre en un claquement de doigts. Et quand bien même ils pourraient, leur ferait-on vraiment de la place, leur filerait-on la moitié de notre assiette ?

// Autant bobo, c'est gratuit, ça ne renvoie à rien, c'est une insulte "fourre-tout" que l'on utilise quand on culpabilise de ne pas trier ses déchets.

// J'ignore pour quelle raison, mais pour moi les salles d'attente ont toujours été propices à un certain recueillement. Est-ce le fait de se trouver dans un endroit que l'on ne connaît pas, un endroit en plus dédié à l'attente, donc, autant le dire, au "rien" ? Sur une table basse sont toujours disposés des magazines mais l'on ne sait même pas si, s'engageant dans un article intéressant, on aura la possibilité de le finir. On est complètement tributaire du moment où l'on viendra nous chercher, peut-être dans cinq minutes, peut-être dans dix, on ne sait pas. On est docile, on attend.

// Parallèlement, je notais qu'il y a dans la vie des périodes "éponge" et des périodes "torrent". Les périodes "éponge" sont des périodes où l'on a besoin de faire rentrer des choses dans sa tête : des textes, des films, la conversation des gens. À l'inverse, les périodes "torrent" sont celles où l'on a besoin de déverser sur le monde notre propre flux de pensée par toute forme de créativité.

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Christmas Pudding

Nancy MITFORD

// Amabelle la considéra d'un air pensif. Il n'y avait rien qu'elle aimât autant que de se mêler des affaires des autres, et elle voyait là une bonne occasion de s'adonner à ce hobby.

// Bobby et Philadelphia firent les commentaires appropriés et Lady Bobbin continua.

// Je voudrais parfois être aveugle, vous savez, pour ne pas voir l'eau que je recrache quand je me lave les dents.

// Philadelphia réprima l'ennui profond qui saisit ceux qui s'apprêtent à entendre les rêves des autres[...].

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Le temps est assassin

Michel BUSSI

// Même les pires souvenirs finissent par s'oublier, si on en empile d'autres par-dessus, beaucoup d'autres.

// Moi c'est Clothilde. Je me présente, parce que c'est la moindre des politesses, même si vous ne me la rendrez pas parce que je ne sais pas qui vous êtes, vous qui me lisez.

// [...] jamais elle n'avait reçu de déclaration enflammée par courrier.  Elle était née quelques années trop tard. Ses soupirants l'avaient draguée par textos, par mails.C'était nouveau et follement excitant alors, les confidences numériques... et il ne lui en restait rien aujourd'hui. Pas une ligne, pas un billet glissé dans un livre.

// Avec rien qu'un livre ouvert sur une serviette, vous passez du statut de petite-conne-toute-seule-qui-n'a-pas-d'amis-et-qui-se-fait-chier à celui de petite-rebelle-peinarde-dans-sa-bulle-et-qui-vous-emmerde.

// [Elle] se contenta de suivre, se sentant inutile, telle une invitée arrivée trop tôt et qu'on laisse en plan pour achever les préparatifs.

// [Il] était comme les autres, au fond. Un homme qui avait laissé filer en chemin ses illusions... Parce que le monde tournait trop vite, une gigantesque machine à essorer les utopies.

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